A l’heure de la cloture du sommet sur le climat à Lima au Pérou, un témoignage local publié la semaine dernière dans le journal Le Soir.
C’était le 11 avril 2010. Il était huit heures du matin», se souvient Lorenzo Grassa, la cinquantaine largement entamée. Le petit homme sec et cuivré est planté dans deux bottes en caoutchouc qui ne l’empêchent pas d’attaquer comme un cabri le terrain pentu qui mène à sa parcelle. «Les gens se sont mis à crier, le sol tremblait. Je me trouvais sur mon terrain, quand la vague a déboulé dans la vallée. Tout le monde est venu se réfugier près de moi. L’eau n’est pas passée loin. De toute ma vie je n’avais jamais vu ça.» Dans le bas du pueblito, des maisons sont frappées par les rochers charriés par le torrent soudainement mis hors de lui. En aval, une dizaine de maisons et de nombreuses parcelles sont dévastées. Ce jour-là, détaille Luis Meza Romàn, architecte à la petite commune de Carhuaz, «une gigantesque avalanche sur le glacier Hualcan a emporté des milliers de tonnes de roches. Le tout s’est précipité dans la lagune en contrebas du glacier en formant une vague de 28 mètres de haut. Le mur de la lagune, haut de 23 mètres, n’a rien pu faire». En quinze minutes, les flots relâchés à 4.500 mètres d’altitude, ont atteint les premiers villages. En trente, ils entraient dans le gros bourg de 10.500 habitants logé près de la rivière, 2.000 mètres en contrebas et à 12 km de là. «Heureusement, c’était un matin, en semaine, les gens n’étaient pas chez eux», dit un villageois.
«Ce fut la panique et les habitants de Carhuaz ont été privés d’eau pendant un mois», explique Alejo Cochachin, coordinateur de l’Unité de glaciologie de l’Autorité nationale de l’eau. Au Pérou, ceux qui surveillent les glaciers savent le sens des mots «changement climatique». On n’est pas dans un scénario d’une science-fiction absconse et lointaine. Des lagunes comme celles de Huaraz, creusées par l’inexorable retraite des masses de glaces, il en existe des centaines dans le pays. «Au-dessus de Huaraz, 150.000 habitants, sous l’effet de la fonte du glacier Palcacocha, la contenance de la lagune est passée en quelques années de 500.000 à 17 millions de m3, indique Cochachin, carte à l’appui. 60.000 personnes sont directement menacées. Partout, la situation ne peut qu’empirer.» Coincé à Carhuaz dans un minuscule bureau décati, le jeune architecte qui a mis au point la surveillance du glacier par géophones et caméras ainsi que les plans d’alerte et d’évacuation du village ne cache pas qu’il préférerait être ailleurs: «Selon les scientifiques, une autre lagune encore plus dangereuse apparaîtra plus haut. Dans 20 ans…»
Ce n’est pas la seule conséquence de la retraite de la glace dans la cordillère blanche. «Les glaciers, ce sont aussi les réservoirs dont dépendent tous les villages et les villes pour leur approvisionnement en eau potable et un usage agricole», insiste le glaciologue. Leur amaigrissement place les habitants dans des situations difficiles. «Depuis cinq ans, certaines zones de Huaraz sont privées d’eau à certains moments de la journée lors de la saison sèche d’avril à octobre. La même eau sert à irriguer des grandes exploitations agricoles près de la côte où l’on cultive des asperges, des poivrons ou des piments pour l’exportation. Là, les restrictions imposées provoquent de véritables conflits sociaux.»
Ce n’est pas la seule mauvaise nouvelle venue du ciel. Depuis plusieurs années, le régime des précipitations dans la cordillère a changé. «C’est parfois trop, parfois trop peu, dit Gaspar Calderon, responsable à la direction régionale de l’agriculture. Avec les températures plus chaudes, certains fléaux se multiplient, comme les pucerons qui remontent de la côte et attaquent les pêches et les avocats.» Dans sa parcelle, Lorenzo pointe un citronnier qui a séché sur pied. «Pas assez d’eau. Avant, les pluies suffisaient. Désormais, on doit arroser. Nous avons dû construire une réserve d’eau, alimentée par un tuyau qui capte plus haut dans la montagne.» Partout cet enjeu: retenir un maximum de précipitations pour passer la saison sèche. A Carhuaz, la pose du long tuyau qui serpente sous les parcelles et alimente le rudimentaire bassin de Lorenzo et d’une dizaine de «socios» de son village a été financée par ADG, une ONG de Gembloux, avec le soutien de la coopération belge. A Huarza, des bassins plus grands se font attendre.
«Il faut que nous apprenions à planifier et à gérer l’eau», insiste Cesar Alfaro, coordinateur du projet glacier de l’ONG Care à Huaraz. Mais pour beaucoup, il faut aussi changer les pratiques agricoles sur des terrains souvent très petits. Sur moins d’un hectare de terrasses, Lorenzo entretient pêchers, avocatiers, pommiers, cannes à sucre, courges, citronniers, choux, salades, pommes de terre, concombres… Aidé comme d’autres par les ONG qui y voient une manière de mieux s’adapter aux effets du changement climatique, tout en luttant contre la malnutrition et en soutenant la petite agriculture familiale, l’homme a opté pour l’agroécologie, bannissant les pesticides, usant d’engrais naturels, respectant la biodiversité. Avec, à la clef, de meilleurs rendements. Des plus beaux produits. Et l’assurance «d’avoir quelque chose à vendre toute année».